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Accueil du site > Thèmes de recherche > Fabrication et diffusion des produits de l’industrie verrière

Moyen Âge

Moyen Âge

L’étude des transitions technologiques qui affecte l’industrie verrière en Europe médiévale est menée en collaboration avec D. Foy (CCJ), dans le cadre de la thèse d’I. Pactat (Université de Besançon) et avec de nombreux archéologues (Inrap…). Le but est de comprendre et de modéliser l’émergence de l’industrie verrière en Europe occidentale au début de la période carolingienne.

En Europe, la période qui s’étend du VIIIe au XIe, voire au XIIe siècle, voit en effet l’émergence d’une nouvelle industrie verrière. A partir de cette période, quatre types de composition de verre sont principalement rencontrés.

- Jusqu’au XIe, siècle, le verre de tradition antique est toujours présent. De type sodo-calcique, il est élaboré à partir de deux constituants de base : un sable légèrement calcaire et un fondant sodique d’origine minérale (habituellement le natron, qui provient de divers gisements mais surtout d’anciens lacs asséchés de la région de Wadi Natrum en Egypte). Durant l’Antiquité, les artisans occidentaux refondent le verre brut fabriqué en Méditerranée orientale. À partir de la fin du VIIe siècle, la réduction du grand commerce méditerranéen oblige les verriers occidentaux à travailler en autarcie en recyclant le verre. La composition du verre reste cependant à peu près identique, hormis la présence, à de plus fortes teneurs, de diverses impuretés (plomb, cuivre, antimoine…) qui traduisent cette pratique du recyclage. Entre la fin VIIIe et le début du IXe siècle se produit un changement radical dans la fabrication du verre : il est dû à l’utilisation systématique de cendres végétales.

- Le verre calco-potassique apparaît principalement en Europe continentale. Il est fabriqué à partir des cendres de plantes forestières. L’agent fondant principal n’est plus ici la soude, mais un mélange de potasse et de chaux, en proportions variables selon les espèces de végétaux utilisées. Ce verre remplace en quelques décennies le verre au natron, pour devenir à la fin du IXe siècle ou au début du siècle suivant, le type de verre prédominant de l’Europe continentale.

- Le troisième type est présent dans le courant du IXe siècle en Méditerranée orientale et en Mésopotamie. C’est un verre sodo-calcique, élaboré à partir de cendres de plantes halophytes (constituées principalement de soude, et non de potasse et de chaux). Cette recette est adoptée sur tout le pourtour de la Méditerranée avant la fin du XIIe siècle.

- Le quatrième type de verre, qui reste toutefois marginal, est constitué par les verres au plomb. Ceux-ci apparaissent aussi vers les VIIe-VIIIe siècles de notre ère, dans la partie orientale de l’Europe, et forment deux familles principales : les verres au plomb stricto sensu, fabriqués uniquement à partir de plomb et de sable, et caractérisés par des teneurs en oxyde de plomb généralement supérieures ou égales à 60%, et par l’absence d’éléments alcalins ; les verres plombo-alcalins, fabriqués à partir d’un mélange ternaire sable-cendre-oxyde de plomb, parmi lesquels on peut distinguer les verres plombo-sodiques, les verres plombo-potassiques et les verres mixtes plombo-sodo-potassiques.

Les aires géographiques de fabrication de ces quatre types de verres sont plus ou moins bien définies. La zone d’élaboration des verres calco-potassiques et calciques couvre la totalité de l’Europe "continentale", tandis qu’il semble qu’au moins jusqu’au XIIe siècle, les verres au plomb soient majoritairement distribués en Europe de l’Est (Pologne, Russie) et dans la région du Caucase. Au sein des fabrications fatimides, autour de la fin du Xe et du début XIe siècle, une catégorie de verre vert émeraude est également constituée de plus de 60 % de plomb.

Un autre type de verre très particulier a aussi été identifié à cette époque. L’étude menée sur les lissoirs ou galets de verre (objets caractéristiques de la production verrière de la période carolingienne) a en effet mis en évidence l’existence d’une filiation entre des galets en verre plombifère et les scories issues des mines de Melle (Deux-Sèvres). En 2013, l’analyse de fragments de gobelets provenant de deux sites des Deux-Sèvres (Bressuire et Faye-sur-Ardin) a remis en cause l’hypothèse d’un recyclage exclusif des scories pour la production de lissoirs.

Les résultats obtenus attestent qu’un artisanat verrier original, qui utilisait les scories plombifères comme matière première pour la production de verre, s’est développé dans les environs de Melle à la période carolingienne. La présence systématique d’un excès de soude dans ce type de verre plombifère, par rapport aux scories, met en évidence le recyclage de verres sodiques probablement antiques par ces verriers. Une sélection des scories employées ainsi qu’une pollution due à l’argile des creusets utilisés lors de leur fabrication n’est pas non plus à exclure.

Cette valorisation des scories plombifères, qui reste à ce jour sans équivalent pour cette période, présente deux avantages pour les verriers mellois. Elle leur offre un produit de substitution pour faire face à la pénurie de verre sodique rencontrée à cette époque dans l’ensemble de l’Europe occidentale, et elle leur permet de faire une économie de combustible. L’utilisation de la scorie pourrait donc être considérée comme la réponse apportée par les verriers mellois à deux défis auxquels ils devaient faire face : la pénurie de verre à l’échelle européenne, et la forte concurrence locale pour l’exploitation des matières combustibles, due aux activités minières et métallurgiques, elles aussi grandes consommatrices de bois (abattage au feu, grillage et réduction des minerais, fabrication monétaire).

Les études effectuées sur la verrerie de cette époque qui concernent :
- la verrerie de La Milesse "Bois Beslan" (Sarthe, LGV Le Mans-Rennes),
- les verres de Vernou-sur-Brenne (Indre-et-Loire),
- les verres de la Tour St-Jacques (Paris),
- les verres de différents sites de l’est de la France dans le cadre de la thèse d’Inès Pactat,
- des verres de même type que ceux de Bressuire et Faye-sur-Ardin découverts à Haithabu (Allemagne) et à Saint-Paul-lès-Romans (Drôme),
mettent en évidence l’existence d’un grand nombre de compositions originales qu’il est souvent difficile de rattacher à des centres de production. La recette originale de cet atelier "mellois", facilement identifiable d’un point de vue chimique, devrait nous permettre de modéliser son fonctionnement en identifiant ses productions et leur diffusion. On disposera ainsi d’un outil, sans précédent, pour comprendre le développement et le fonctionnement de l’activité verrière en Europe occidentale à cette époque.